Pourquoi commémorer les victimes du putsch de ’73 ?


PREMIERE CONVENTION EN LA MEMOIRE DES VICTIMES DU COUP D’ETAT DU 05 JUILLET 1973 AU RWANDA

Message introductif
C’est avec beaucoup d’émotion que, au nom du Comité d’organisation, je vous souhaite à tous la bienvenue et vous remercie d’avoir accepté de venir vous rassembler en ce jour si particulier.

Nous nous retrouvons aujourd’hui, en effet, et ce pour la première fois, pour commémorer les victimes du coup d’Etat militaire du 05 juillet 1973 au Rwanda. C’était donc il y a 41 ans.

§ 41 ans pendant lesquels nos familles ont été contraintes d’abandonner notre droit d’effectuer le moindre rituel de deuil.
§ 41 ans que la plupart de nos familles n’ont pas pu savoir ce qu’il est advenu des corps des nôtres, n’ayant jamais eu l’occasion, ni la possibilité de leur dire adieu, ni de les accompagner à leur dernière demeure.
§ 41 ans pendant lesquels la mémoire des nôtres a été salie et leur honneur bafoué.

Le moment est venu de mettre un terme à cette torture psychologique qui n’a que trop duré !

Chacun le sait, perdre un être cher est un choc terrible. Perdre un père, une mère, un enfant, un mari, une épouse, c’est incontestablement l’épreuve la plus douloureuse, la plus déstabilisante et la plus déchirante que puisse vivre un être humain.

Notre douleur et notre souffrance sont d’autant plus intenses que ceux dont nous célébrons le souvenir aujourd’hui nous ont été enlevés soudainement, laissant derrière eux un vide qui n’est pas près d’être comblé.

En les perdant si brutalement, c’est tout, toute notre vie, qui s’est fanée. C’est un pan de notre avenir qui s’est brisé, c’est une avancée vers des projets qui a disparu, ce sont des repères de tous les jours qui se sont évanouis… C’est surtout et avant tout, une partie de nous-mêmes, qui s’est effondrée.

En dépit des années écoulées, le temps est pour nous resté comme figé : nous nous souvenons du jour où ils nous ont été arrachés comme si c’était hier. Parfois, j’ai même l’impression d’entendre encore mon père, comme on entend l’écho d’une voix et je me prends à rêver qu’il est toujours là et qu’il me guide. Cette sensation, j’en suis sûr, est celle de tous mes frères et sœurs BASANGIRA.

Nous sommes et resterons à jamais affligés de la disparition des nôtres.

Notre douleur et notre souffrance sont d’autant plus inextinguibles aussi parce que ces hommes et ces femmes, qui tutoyaient les sommets, ont été fauchés dans la fleur de l’âge ; rien ne l’annonçait ; rien ne nous y préparait car ils étaient encore dans la vingtaine pour certains, la trentaine pour la plupart, la quarantaine pour d’autres!

Comme si cela ne suffisait pas, ils sont morts dans des conditions atroces : leurs bourreaux les ont sauvagement torturés et leur ont fait subir les pires humiliations.

Comment pourrions-nous continuer à passer sous silence cette barbarie ? Nos familles ont le droit de connaitre la vérité, de connaître les circonstances et les raisons des crimes qui ont emporté les nôtres, de connaître l’identité de leurs bourreaux et où se trouvent les corps des nôtres.

Chers amis,

Si le vide qu’ils ont laissé n’est pas facile à combler, ce n’est pas que pour nous ; et pas seulement parce qu’ils étaient nos parents, nos maris, nos épouses, nos frères, nos sœurs ou nos amis, mais aussi parce que leur grandeur d’âme faisaient l’admiration de tous et donnaient l’espoir à tout un peuple. Oui je sais que l’on dit souvent, par dérision, ou peut-être est-ce pour aller de l’avant, que les cimetières sont remplis de personnes indispensables….Oui, je l’affirme et je l’assume : ils l’étaient vraiment indispensables ! D’ailleurs nous ne tarderons malheureusement pas à nous en apercevoir rapidement. Regardez où nous sommes !

Comment alors continuer à passer sous silence la profonde marque des hommes et des femmes qui reste coincée dans le repli de nos pensées, à savoir cette humilité et cette abnégation qui les caractérisaient et « surtout les belles actions accomplies par le courage sans espoir de récompense »; une marque qui est, sans doute, l’apanage de leur catégorie, celle des plus grands !

D’ailleurs, il suffit de vous regarder pour constater combien ces êtres ont marqué les esprits et notre époque. Ils auront marqué de leur empreinte nos vies par des souvenirs indélébiles. Mais par-dessus tout ils auront marqué l’histoire de notre pays ; et c’est pourquoi ils sont passés à la postérité. La République rwandaise et ses institutions, c’est en effet à l’action du Président KAYIBANDA et de ses compagnons de lutte que nous les devons. Ce sont eux qui ont fait découvrir au peuple rwandais les valeurs de liberté, d’égalité, de démocratie, de justice sociale. C’est à eux que nous devons l’entrée du Rwanda dans le concert des nations et dans l’ère de la modernité.

Malheureusement, comme chacun sait, le Président KAYIBANDA est mort à petit feu dans l’isolement total et dans l’indifférence ; une mise à mort orchestrée par ceux-là mêmes en qui il avait placé sa confiance pour protéger la République et ses institutions. Parmi les victimes du coup d’Etat du 05 juillet 1973 figurent aussi ses proches collaborateurs et de nombreux BARWANASHYAKA, pionniers de cette République qui nous a permis de passer du statut de sujets, taillables et corvéables à merci, à celui de citoyens avec des droits et des devoirs; cette République sans laquelle nous ne serions pas ce que nous sommes aujourd’hui.

Ceux qui ont connu les victimes ont en mémoire une situation, une parole, une pensée ou encore une action qui les rattache de manière indéfectible par ce souvenir. Parmi eux, ceux qui sont ici aujourd’hui auraient certainement une anecdote personnelle à raconter ou un témoignage à apporter. Mais, selon la formule de Bossuet, « nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires … leurs seules actions les peuvent louer… ».

Mes chers frères et sœurs, soyons fiers de porter leurs noms ; chers amis, soyez fiers de les avoir connus et d’avoir été choisis comme amis, et soyons tous fiers d’être devenus grâce à eux les témoins et les transmetteurs de leur mémoire.

Chers amis,

La Convention en la mémoire des victimes du coup d’Etat du 05 juillet 1973 au Rwanda n’est pas un espace de revendications politiques : nous sommes les porte-parole d’aucune organisation politique, d’aucune région, d’aucune ethnie… ; nous sommes les porte-parole de nous-mêmes et les représentants légaux et légitimes des nôtres.

Notre objectif n’est pas de venger les nôtres ou d’exiger des aveux, une demande de pardon ou la contrition de qui que ce soit. Dire adieu solennellement aux nôtres et leur souhaiter une paix éternelle, célébrer le souvenir des nôtres, proclamer notre droit inaliénable au deuil, rendre leur honneur aux nôtres, voilà le sens de cette Première Convention.

41 ans après, il n’est pas non plus trop tôt pour rendre hommage à nos mamans qui, malgré l’adversité des épreuves psychologiques et matérielles, nous ont élevés dans la dignité et préservés du ressentiment et de la haine.

C’est aussi pour nous l’occasion de partager avec nos proches et amis, non seulement les douleurs et les peines mais aussi les espoirs et les souvenirs des nôtres.

Nous voulons enfin saisir ce moment pour proclamer notre éternelle gratitude à tous ceux qui, dans notre long chemin de croix ou quand nous désespérions, ont eu suffisamment d’humanité pour nous témoigner leur solidarité et leur empathie.

Cette Première convention est le point de départ d’initiatives de transmission mémorielle et d’initiatives pour rendre aux victimes l’honneur qu’elles méritent, pour faire connaitre leur vie, en particulier leurs derniers instants sur cette terre et pour leur offrir, quand la situation politique le permettra, une sépulture digne, dussions-nous attendre encore 41 ans ! C’est une promesse que nous leur faisons.

Chers amis,

Permettez-moi, maintenant, de revenir sur l’offensive choquante menée par certains milieux hostiles à la vérité pour tenter, dans un combat d’arrière-garde, de discréditer cette cérémonie en la présentant comme un plan visant à diviser les Rwandais, et plus précisément à opposer soi-disant les BANYENDUGA aux BAKIGA !

Pour nous, les choses sont claires : un assassin n’a pas de région ; un assassin n’a pas d’ethnie ; un assassin n’a pas de sexe ; un assassin est un assassin ! Les assassins des nôtres n’ont pas commis leurs forfaits au nom et/ou avec le mandat des BAKIGA. Ces crimes n’engagent que leurs auteurs, individuellement. En outre, notre convention n’est pas une convention des BANYENDUGA. C’est la convention de ceux qui ont perdu les leurs suite au coup d’Etat des Camarades du 05 juillet 1973. Il convient de rappeler que parmi ces Camarades il y avait aussi bien des BAKIGA que des BANYENDUGA, Hutu et Tutsi confondus.

Une telle levée de boucliers de la part de ces milieux est la preuve, si besoin en était encore, que l’altérité est un gros mot pour nombreux de nos compatriotes, et que la cohésion de la nation rwandaise, restera compromise tant que le bonheur des uns ne peut être envisageable sans le malheur des autres et tant que prédominera la logique de destruction de l’autre.

Pourquoi perdent-ils subitement pied ? De quoi ont-ils peur ? Pourquoi ont-ils peur ?

En nous prêtant des intentions et le verbe, en se livrant à des amalgames nauséabonds, en tentant de déformer l’histoire pour salir la mémoire des nôtres, les porte voix de ces milieux nous ont offert le reflet de ce qu’ils sont en réalité, à savoir des gardiens des ruines d’un régime sanguinaire.

Nier les faits, les nuancer ou les justifier, nous imputer la responsabilité de leur impéritie, choquer, blesser pour nous déstabiliser, est une manière pour eux d’innocenter les assassins dont ils se sentent proches par solidarité idéologique ou géographique, peu importe. François Mauriac disait que « s’il n’avait pas été écrivain il aurait été assassin ». Cela pourrait s’appliquer à eux!

Nous affubler, dans une espèce de projection, (nous affubler) d’intentions qu’ils ont en eux et de leurs propres contradictions qu’ils n’arrivent pas à gérer, en espérant nous culpabiliser, leur permet de ne jamais se remettre en cause.

Les mêmes nous accusent de manquer de conscience ! L’on serait en droit de s’interroger, en ce qui les concerne, sur l’état d’une conscience dépourvue de la mémoire. La conscience signifie d’abord mémoire. Une conscience, sans capacité de se souvenir, n’a plus rien d’une conscience : c’est ainsi que se définit justement l’inconscience. Il est du propre de la conscience de garder souvenance vu que « toute conscience est mémoire – conservation et accumulation du passé dans le présent. » La conscience est le trait d’union entre le passé et l’avenir. Son rôle est donc de poursuivre l’œuvre engagée par le passé, qu’il serait absurde d’essayer de détruire systématiquement puisque chaque destruction engendrerait la nécessité de toujours recommencer ce qui avait déjà été accompli auparavant.

Dans ce contexte, enterrer la mémoire, revient à enterrer la conscience et, par là-même, à donner le lit au règne de l’inconscience, par quoi passe toute entreprise totalitaire. Bien souvent, en effet, le totalitarisme s’appuie, sur une perte de conscience partagée.

Les drames successifs dans notre pays, comme celui qui nous rassemble aujourd’hui, ne tireraient-ils pas leur origine dans cette perte de conscience partagée qu’illustre parfaitement la croisade menée aujourd’hui par les griots de la haine?

Un peuple, c’est du matériel, certes, mais c’est aussi du spirituel. Une fois que l’on s’est débarrassé de l’esprit, le peuple n’est plus, car seule subsiste la masse ; et une fois que l’esprit n’est plus, disparaît aussi la liberté ; il suffit d’exercer une pression frénétique.

Souhaitons à ces milieux de briser les chaînes de l’asservissement et de sortir des ténèbres de leur prison intérieure pour accéder enfin à l’humanisme et à la conscience.

Chers frères, Chères sœurs,

Ne soyez pas tristes, ne soyons pas tristes, les nôtres ont fait leur chemin et accompli leur destinée. Ils avaient sans doute parachevé leur Œuvre.
A nous maintenant, par notre attitude, nos actions, nos dires et nos écrits d’entretenir leur mémoire, de nous y référer souvent, de tirer profit de leur exemple. Puissent-ils nous inspirer de là où ils se trouvent.

Je vous remercie de votre attention.

Bruxelles le 16 août 2014.

Eugène NDAHAYO

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